J’aimerais commencer par une histoire que j’ai entendue de nombreuses fois lors des enseignements que je recevais de maîtres tibétains.
Une parabole ancienne, présente dans la tradition bouddhiste et attribuée au Bouddha Shakyamuni dans le Canon pāli, au sein d’un texte appelé l’Udāna.
Dans ce récit, le Bouddha observe des débats entre différents ascètes et philosophes. Chacun défend sa vision de la réalité, affirme détenir la vérité et rejette les autres points de vue.
Il raconte alors l’histoire d’un roi qui rassemble des personnes aveugles de naissance et leur demande de décrire un éléphant. Chacune touche une partie différente de l’animal.
Celle qui touche la trompe affirme : « L’éléphant est comme un serpent. »
Celle qui touche une patte répond : « Non, il est comme un pilier ou un arbre. »
Celle qui touche une oreille dit : « Vous vous trompez, il ressemble à un grand éventail. »
Celle qui touche une défense dit : « Il est dur et pointu comme une lance. »
Celle qui touche le flanc affirme : « C’est plutôt comme un mur. »
Celle qui touche la queue dit : « C’est comme une corde. »
Chacune décrit quelque chose de réel.
Pourtant aucune ne voit l’éléphant dans son ensemble. Les désaccords apparaissent parce que chacun prend une perception partielle pour une connaissance complète.

Dans la perspective du Dharma, l'enseignement ne parle pas seulement de tolérance ou de l’idée moderne selon laquelle « chacun possède sa vérité ». Il révèle quelque chose de plus profond :
* l’attachement aux vues,
* la saisie mentale d’une représentation,
* la confusion entre une expérience limitée et la réalité telle qu’elle est.
Il ne s’agit donc pas de dire que toutes les perceptions se valent. Une perception peut être juste dans son champ limité, tout en devenant erronée lorsqu’elle prétend représenter la totalité. Dans la tradition bouddhiste, cette capacité à voir au-delà des apparences est reliée à prajñā : la sagesse qui discerne.
Une sagesse qui ne consiste pas seulement à analyser davantage, mais à développer une vision plus claire. Voir au-delà des voiles de l’ignorance, des conditionnements, des projections et des représentations que nous ajoutons à la réalité.

La sagesse du discernement commence lorsque nous reconnaissons que notre perception est une porte d’entrée vers la réalité, mais qu’elle n’est pas toujours la réalité entière. Elle nous invite à reconnaître la limite de notre propre perception avant de poser une conclusion. Car le manque de discernement ne vient pas toujours d’une absence de vision. Il apparaît parfois lorsque nous confondons une vision partielle avec la totalité.
Chaque personne vit une expérience authentique. Celle qui touche la patte ne ment pas : elle ressent réellement quelque chose de solide comme un tronc. Le problème n’est donc pas la perception elle-même.
Dans une relation, c’est similaire.
Une parole entendue.
Un comportement observé.
Une émotion ressentie.
Une expérience vécue.
Tout cela représente des éléments à prendre en considération et à respecter. Mais ces informations constituent-elles pour autant la compréhension globale ?
La confusion apparaît lorsque nous passons de :
« Je touche quelque chose qui ressemble à un tronc »
à :
« L’éléphant est un tronc. »
C’est ce passage qui demande du discernement. Reconnaître l’instant où nous transformons une perception en conclusion.
Mon maître disait souvent :
« Ne dégainez pas trop vite. »
Afin de nous rappeler une tendance humaine à tirer des conclusions trop rapide sur une situation.
Le discernement ne se réduit donc pas à une réflexion mentale.
Prajñā, la sagesse qui discerne, nous invite alors à élargir notre champ de perception. À voir plus grand. À reconnaître une réalité plus vaste.

Une perception peut être juste dans ce qu’elle nous montre sans pour autant représenter toute la réalité.
Ouvrir la possibilité qu’il existe quelque chose que nous ne voyons pas encore demande une forme d’humilité.
C’est aussi cela qu'offre la sagesse du discernement.
Nathalie Dupont
Messagère de l'âme - Fondatrice de l'Axe de Vie®